Réflexion
- Pourquoi s'appuyer sur un outil de vie scolaire
- Parce qu'on ne peut plus s'appuyer sur une autorité positionnelle conférée par notre statut et par l'institution "École" qui sont fragilisés par un esprit de critique permanent. L'autorité du maître traditionnel était celle que lui conférait la valeur de son savoir et l'acceptation du sens de sa mission. Elle pouvait fonctionner comme une cause efficace dans la relation avec une classe, du moins jusqu'à un certain point. Le professeur pouvait s'appuyer sur une distinction hiérarchique que personne n'avait vraiment osé remettre en cause. Il fallait beaucoup démériter pour manquer d'autorité, alors qu'à présent il faut souvent avoir beaucoup de mérite pour faire accepter temporairement son autorité.
Il n'y a donc plus d'autorité comme pouvoir d'introduire un certain type de relation entre professeurs et élèves.
En d'autres termes, l'autorité des maîtres ne va plus de soi, souvent, elle ne peut plus être attendue comme un préalable à la relation pédagogique.
Toutefois, il subsiste des phénomènes ou des effets d'autorité au cours desquels tel ou tel individu peut faire accepter une différence hiérarchique ou mettre fin à une discussion sans que celui qui obéit ait le sentiment de vivre une violence ou une injustice, même symboliques.
Or, il est possible d'analyser les conditions rationnelles d'émergence de ces phénomènes ou effets d'autorité qui possèdent un pouvoir causal fonctionnellement similaire à l'autorité positionnelle : il s'agit d'
avoir le dernier mot, de mettre fin au processus argumentatif alors qu'une reconnaissance et un désir d'obéir fonde ce processus paisible et efficace.
C'est pourquoi il convient de s'imposer au moyen de l'argumentation, de la discussion, de l'éveil du sens critique. Ainsi, la critique ne s'exercera pas à sens unique, des élèves sur les maîtres et le savoir, mais d'une façon réciproque, ce qui permet une accession progressive à une citoyenneté éclairée.
L'autorité, après La fin de l'autorité (A. Renaut) signifie la perte de sa reconnaissance préalable à tout examen critique et à sa déconstruction radicale. Cette
autorité autre qui s'impose d'une façon fondamentalement différente, parce qu'elle accepte la discussion, est nécessairement fondée sur autre chose que de l'autorité comme cause, comme croyance en une supériorité qu'on ne peut expliquer et remettre en question, mais qu'on devrait d'abord admettre.
THESE : l'autorité peut renaître non comme
cause première, préalable à la relation pédagogique, mais comme
phénomène induit par la qualité de la relation éducative à partir des causes ou des dimensions suivantes qui ne sont pas en elles-mêmes de l'autorité et peuvent même être tout à fait le contraire de l'autorité au commencement :
force qui se décompose en pouvoir (voire empire) sur soi-même et pouvoir sur les autres, puisqu'on ne conclut d'alliances qu'avec des victorieux (victoires sur soi-même et sur les autres) => pas d'allégeance face à l'impuissance, même juste,
justice, parce qu'on ne veut pas être victime d'injustice, on veut pouvoir faire confiance,
cohérence, parce qu'on veut avoir affaire à un exercice du pouvoir prévisible et dont on devine facilement les motifs (= sécurité physique et psychologique),
persuasion, image => paraître juste, paraître fort, paraître cohérent est plus important que l'être sans le paraître, du moins en terme de confiance - après, il s'agit d'une question de déontologie, mais celle-ci n'a plus directement affaire à la capacité d'obtenir la confiance comme
phénomène ou effet d'autorité à l'époque de la "
fin de l'autorité".
compétences => disciplinaires, mais surtout pédagogiques - les élèves se moquent de vos diplômes, mais sont sensibles au fait que vous les aidiez à surmonter leurs difficultés. S'ils ne sont pas sensibles aux diplômes, ils le sont néanmoins au fait que vous soyez engagé dans une recherche quelconque dans votre profession ou dans la discipline que vous enseignez (et ils le sentent, même s'ils sont d'un niveau faible)
respect, politesse, comportement moralement exemplaire : ne pas attendre d'être respecté pour respecter les élèves dont le niveau de langage et de comportement laissent à désirer. Ne pas adopter leur mauvais exemple comme modèle pour notre comportement et nos expressions, mais mettre en évidence le fait qu'on peut très bien conduire ses relations avec les autres d'une manière efficace et même beaucoup plus efficace en restant poli, respecteux et moralement intègre. "
Il n'y a d'éducation morale que par les exemples" (Nietzsche). On retrouve ici les notions de justice et de cohérence, mais explicitées, car il n'est pas possible d'exiger respect, politesse et adhésion à des valeurs morales de la part des élèves si on donne soi-même l'exemple contraire en invoquant le prétexte que les élèves ou les enfants sont hiérarchiquement inférieurs aux maîtres ou aux adultes, car du point de vue de la
dignité ils ne le sont pas. Or, la dignité est ce qui commande
absolument le respect, ce qui donne sens à la politesse et ce qui dicte
inconditionnement la conduite morale. La dignité se loge dans la personne et nullement dans l'individu avec le poids de son histoire. L'exemplarité du devoir moral tient au fait qu'il ne s'applique pas à des individus, mais à des personnes. Ainsi, exiger des élèves qu'ils s'expriment et se conduisent correctement comme un préalable au respect et à la politesse que nous leur devons d'une façon absolue est moralement pernicieux. Il s'agit non seulement d'une erreur professionnelle, mais encore d'une faute morale qui fournit un mauvais exemple et n'est pas propice à la création d'un phénomène d'autorité.
Ecoute, considération : afin d'inspirer, plus encore que par le respect et la politesse, la confiance des élèves et les convaincre qu'ils existent à nos yeux, et ceci, tels qu'ils sont et non pas tels qu'ils devraient être. En effet, le respect est dû à tout être humain, tandis que la considération touche directement chaque individu qui a également besoin d'être reconnu. Or, l'autorité étant une forme de reconnaissance que peuvent nous accorder les élèves, elle ne saurait exister sans réciprocité. Nous ne pouvons obtenir la considération des élèves sans commencer d'abord par les considérer eux-mêmes y compris en tant qu'individus. Le respect dû à la personne de l'élève ne peut suffir à impliquer des individus qui peinent à s'identifier eux-mêmes. Savoir développer une
écoute active, c'est aussi permettre aux individus de se réfléchir eux-mêmes grâce aux conditions favorables à la communication. Parfois, c'est à l'occasion du recueil neutre et sans jugement d'une parole violente et abrupte d'un élève qu'on peut le mieux fonder une relation de reconnaissance réciproque. Paradoxalement, la confiance que reflète le phénomène d'autorité peut aussi bien naître de la capacité du maître à accorder la parole à l'élève - même vindicatif - et à demeurer ponctuellement en retrait, en activité d'écoute avec tact et discrétion. Savoir se taire pour donner la parole à autrui demeure donc aussi important que prendre la parole avec éloquence. C'est pourquoi le maître doit aussi bien savoir questionner l'élève que l'enseigner.